// CLUBIC — INTELLIGENZA ARTIFICIALE
Souveraineté : où en est vraiment l'Armée française face aux Big Tech américains ?
Le 16 juin 2026, le Premier ministre Sébastien Lecornu a annoncé que la DGSI rompait son contrat avec Palantir, le géant américain de l'analyse de données, pour le remplacer par la société française ChapsVision. Cette décision tranche avec le renouvellement de ce même contrat, six mois plus tôt, en décembre 2025. Entre les services de renseignement, le cloud bureautique et les systèmes d'exploitation, la France affiche une doctrine claire de souveraineté numérique pour ses administrations sensibles. Mais le chemin est long.
Le cas Palantir concerne directement la DGSI, le renseignement intérieur, lequel dépend du ministère de l'Intérieur. Mais la question va au-delà. Elle touche l'ensemble de l'infrastructure de sécurité et de défense français, du ministère des Armées avec son outil d'IA développé en interne, jusqu'au cloud administratif et aux postes de travail.
L'histoire commence en 2016. Après les attentats de Paris, la DGSI choisit Palantir et son outil Gotham pour le traitement de données hétérogènes, à grande échelle. Le contrat est renouvelé en 2019, puis en 2022. Dès le début de la décennie, consciente du problème de souveraineté que pose cette dépendance, la DGSI lance un appel d'offres baptisé OTDH, pour "outil de traitement de la donnée hétérogène", doté d'un budget estimé à 40 millions d'euros. Sur neuf candidats au départ, trois sont retenus en 2023 : ChapsVision, Blueway, et Athea, coentreprise réunissant Thales et Atos. La procédure se déroule en deux lots distincts. ChapsVision remporte le premier, consacré à la collecte et à la préparation des données, fin 2024. En décembre 2025, le contrat avec Palantir est tout de même reconduit une troisième fois, pour trois ans, jusqu'en 2028.
Le 27 mai 2026, devant la commission de la Défense de l'Assemblée nationale, le ministre de l'Intérieur Laurent Nuñez justifie ce choix. Il ne s'agit pas d'un problème de budget, précise-t-il, mais d'une "incapacité des opérateurs nationaux à répondre au cahier des charges fixé par la DGSI". Trois semaines plus tard, le 16 juin, tout change. ChapsVision remporte le second lot du marché OTDH, celui qui consiste à rendre les données exploitables et qui reprend directement la fonction occupée jusqu'ici par Gotham. Sébastien Lecornu annonce que la DGSI déploiera désormais Argonos, la plateforme de ChapsVision conçue pour ingérer et croiser des données hétérogènes, en remplacement de l'outil de Palantir. Il explique à France Info : "nous ne pouvons pas accepter de nouvelles dépendances stratégiques dans le numérique" .
Palantir ne voit pas les choses de la même façon. Dans un communiqué transmis le jour même, l'entreprise rappelle que son contrat, renouvelé en décembre 2025 pour plusieurs années, "demeure pleinement en vigueur" . Le gouvernement précise que la sélection de ChapsVision découle d'un processus engagé avant la reconduction du contrat Palantir, et que la migration prendra du temps. Le ministre de l'Économie Roland Lescure affirme que la migration sera effectuée "probablement dans le courant de l'année 2027". La France n'est pas un cas isolé. À la mi-mai 2026, le renseignement intérieur allemand (l'Office fédéral pour la protection de la Constitution) avait déjà choisi ChapsVision pour remplacer Palantir. Côté armée, la Bundeswehr a pris ses distances un peu plus tôt : fin avril 2026, son responsable de la cyberdéfense, le vice-amiral Thomas Daum, déclarait au Handelsblatt qu'un contrat avec Palantir n'était "pour l'instant" pas envisagé, avant que l'armée allemande n'écarte formellement l'entreprise de son appel d'offres pour son futur cloud militaire et son IA. Trois alternatives européennes ont été présélectionnées, dont ChapsVision. Les tests se déroulent à l'été 2026, pour une attribution attendue fin 2026 : rien n'est encore acté.
Le rapport d'information parlementaire sur les dépendances militaires de la France, déposé le 1er avril 2026 par les députés François Cormier-Bouligeon et Aurélien Saintoul, donne un peu p