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Le traumatisme Manus : la Chine encadre les déplacements de ses ingénieurs IA et met en service un campus géant
Fondateurs retenus au pays, chercheurs d'Alibaba et DeepSeek soumis à autorisation de sortie, campus de calcul démesuré inauguré dans la steppe : Pékin a choisi de garder ses cerveaux à l'intérieur et de bâtir les murs autour.
Pendant des décennies, la Chine a exporté ses ingénieurs vers les laboratoires américains, avant d'en rapatrier une partie à coups de programmes de retour au pays. Le rapport de force s'est inversé depuis que l'écart technologique s'est resserré : les compétences en intelligence artificielle sont désormais traitées comme une ressource stratégique, au même titre que les terres rares. Bloomberg a révélé fin mai que Pékin impose désormais à certains spécialistes du secteur privé une autorisation préalable avant tout déplacement à l'étranger. Les agences gouvernementales n'ont ni confirmé ni démenti.
D'après les sources citées par l'agence, les chercheurs, fondateurs de start-up et dirigeants jugés stratégiques d'entreprises comme Alibaba ou DeepSeek doivent obtenir un feu vert des autorités compétentes avant de quitter le territoire. La sélection ne repose pas sur le rang hiérarchique ni sur l'employeur, mais sur la valeur stratégique attribuée à chaque profil. Le glissement est notable : ce régime était jusqu'alors réservé aux scientifiques du nucléaire, aux chercheurs universitaires et aux dirigeants d'entreprises publiques.
Le durcissement s'est fait par paliers successifs. Les ingénieurs du privé devaient déjà déclarer leurs itinéraires, sans que l'autorisation préalable soit systématiquement exigée ; en 2025, plusieurs figures du secteur s'étaient vu conseiller, sans obligation formelle, d'éviter les déplacements aux États-Unis. Des dirigeants de DeepSeek auraient été soumis à des restrictions comparables dès décembre 2025. Ce qui relevait de la recommandation appuyée s'est transformé en procédure. Le tout reste rapporté par des sources anonymes, sans décret public nommant les entreprises concernées, ce qui commande la prudence sur le périmètre exact du dispositif.
Pour comprendre le raidissement, il faut remonter à l'affaire qui a servi de leçon inaugurale. En décembre dernier, Meta annonçait le rachat de Manus, l'agent IA développé par une start-up chinoise passée par Singapour, pour environ 2 milliards de dollars. Le géant américain promettait alors à Washington qu'aucun actionnaire chinois ne resterait au capital. La société mère avait été fondée à Pékin en 2022 avant de déplacer son siège vers Singapour au milieu de l'année 2025, une manœuvre que les autorités chinoises ont interprétée sans indulgence.
La suite a montré pourquoi une relocalisation à Singapour ne suffit pas à échapper au droit chinois. Le ministère du Commerce a lancé une enquête en janvier sur le respect des règles de contrôle des exportations et d'investissement à l'étranger. En mars, les deux cofondateurs ont été convoqués à Pékin par la Commission nationale du développement et de la réforme, le planificateur économique du pays, et interdits de quitter le territoire pendant l'examen du dossier. Le 27 avril, la même commission a purement et simplement interdit l'investissement étranger dans le projet et exigé le dénouement de la transaction. Une décision d'autant plus embarrassante que les investisseurs avaient déjà été payés et que les équipes avaient rejoint Meta : détricoter une acquisition consommée relève de l'exercice de style.
Les nouvelles obligations imposées aux salariés d'Alibaba et de DeepSeek ne sont officiellement liées ni à cette enquête ni à cette décision. La chronologie parle toutefois d'elle-même, et Pékin ne cache plus sa volonté d'endiguer les fuites de technologie. Le pays réfléchit désormais à ses propres contrôles à l'exportation sur les modèles d'IA et les semi-conducteurs, inversant la mécanique que Washington lui applique depuis des années.
Retenir les cerveaux ne sert à rien sans machines à leur confier, et c'est le second volet de la stratégie. Le 6 août, le groupe Envision a mis en service son