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Avec 30 millions de dollars, le Pentagone parie sur l'IA pour détecter les mensonges
Aux États-Unis, le Pentagone veut dépenser 30,3 millions de dollars sur cinq ans pour donner un coup de jeune à son détecteur de mensonges. L'idée est d'obtenir un polygraphe avec de l'IA et des capteurs qui mesurent le corps sans contact. Reste que des chercheurs interrogés par MIT Technology Review doutent de sa fiabilité.
Baptisé Polygraph+ ou Polygraph Next, le programme figure dans une demande budgétaire que le Congrès n'a pas encore validée. Il arrive au moment où le Pentagone multiplie les tests au polygraphe pour retrouver les lanceurs d'alerte.
Le projet sera confié à la Defense Counterintelligence and Security Agency (DCSA), laquelle mène déjà les vérifications d'antécédents pour l'administration fédérale. Selon le document budgétaire, l'outil servira à trier les candidats à un poste et à repérer les "menaces internes". Il combinera des algorithmes de notation basés sur l'IA et le "standoff sensing", une technique qui relève des signaux physiologiques sans poser d'appareil sur la personne. Pour l'heure, les technologies exactes retenues ne sont pas connues.
Il faut dire que le détecteur de mensonges n'a presque pas changé depuis les années 1920. Un examinateur enregistre la tension, le pouls, la respiration et la transpiration, puis compare les réactions à des questions neutres et à des questions plus insidieuses. L'IA pourrait repérer des motifs que l'humain ne voit pas et combiner plusieurs mesures en un seul score, plus difficile à contourner. En 2023, la Defense Innovation Unit avait lancé un appel à projets. Quelques pistes s'étaient démarquées, et notamment Presage Technologies qui affirmait mesurer le pouls et la respiration avec des caméras ordinaires, ou encore Altec Research, capable de suivre la température de la peau du visage et l'activité des pores.
En 2003, le Conseil national de la recherche américain jugeait les preuves en faveur du polygraphe faibles. L'American Polygraph Association (oui,oui ça existe…) revendique 80% à 94% de précision, mais avec 2,8 millions d'employés au ministère, un tel taux pourrait faire accuser à tort des dizaines de milliers de personnes. D'un côté, les personnes issues de minorités risquent davantage d'être jugées menteuses. De l'autre, avec de l'entraînement, il est relativement facile de fausser le test. Certains expliquent par exemple qu'une simple punaise cachée dans la chaussure permet de gonfler ses réactions aux questions neutres, et donc de brouiller la comparaison.
Les précédentes tentatives de détection du mensonge (caméras thermiques, suivi des pupilles, scanners cérébraux) n'ont rien donné de fiable hors du laboratoire. Silent Talker, qui calculait un score de mensonge à partir de vidéos, a été intégré à iBorderCtrl, un projet européen datant de 2018. Les deux ont disparu.
Pour le juriste Kyri Kotsoglou, l'IA n'arrange rien. Elle peut repérer de nouveaux motifs dans les données du corps, mais rien ne prouve qu'ils signalent un mensonge, faute de savoir qui mentait lors des tests passés. En septembre, le New York Times rapportait qu'une cinquantaine d'officiers de l'état-major avaient passé le test après des articles sur l'épuisement des stocks d'armes américains dans la guerre contre l'Iran. Pour la juriste Marion Oswald, ces tests servent de moyen de pression pour arracher des aveux, pas à obtenir des informations valides.